Laïcité, choix du Québec: Lettre ouverte du chef Yves-François Blanchet

Le 12 décembre dernier, l’ambassadeur du Canada à l’ONU, monsieur Bob Rae, a publiquement suggéré qu’une loi adoptée légitimement par le Parlement québécois, l’Assemblée nationale, était « profondément discriminatoire » et allait à l’encontre des différentes chartes des droits et libertés. Cette affirmation publiée sur le réseau social Twitter est inexacte, inappropriée et elle disqualifie monsieur Rae pour la fonction qu’il occupe pourtant toujours, sans même une remontrance du premier ministre du Canada, Justin Trudeau.

La Loi 21 met en œuvre un principe fondamental de la Révolution tranquille qui a profondément transformé le Québec d’un État fortement influencé par la religion catholique, en une société promouvant les valeurs d’égalité, notamment entre les sexes et les genres. Aucune religion ne le fait. Son application est toutefois très modérée : elle se limite à proscrire le port de signes religieux aux employés de l’État en position d’autorité coercitive sur d’autres citoyens, tels les juges, les agents de police ou les enseignants. Il convient de souligner que la Loi 21 sur la laïcité de l’État québécois n’impose aucune autre restriction dans l’espace public, et bien sûr aucune dans l’espace privé.

Le gouvernement canadien promeut pour sa part une vision du multiculturalisme qui interdit toute limite à l’exercice du privilège religieux, permettant ainsi aux pratiquants des diverses confessions, dont on prétend qu’elles prescrivent le port de signes visibles, de faire de l’espace d’État une vitrine de leurs religions respectives. La société québécoise croit en général plutôt que cette manifestation crée une inégalité entre les choix et les sexes que seule la neutralité de l’État prévient.

Historiquement, la nation québécoise est très différente de la nation canadienne : francophone et de souche française, économiquement dominée jusqu’à son appropriation de beaucoup de ses propres leviers économiques lors de ladite Révolution tranquille, la société québécoise met de l’avant une vision plus interculturelle que multiculturelle, en ceci qu’elle suggère l’adhésion à un tronc de valeurs communes aux immigrants qu’elle accueille très généreusement. Parmi ces valeurs figurent le français comme langue commune, l’égalité des sexes et des genres, la laïcité de l’État ou la primauté du Droit.

Il convient de noter que plusieurs pays d’Europe ont adopté des lois comparables à celle en vigueur au Québec, souvent plus sévères, parmi lesquels figurent la France, la Suisse, la Belgique et l’Allemagne.

Il apparaît donc clair et sans équivoque qu’en publiant son commentaire inopportun, l’ambassadeur Rae a non seulement posé un geste préjudiciable à la nation québécoise qui, présentement, compte pour plus de 20% de la population canadienne, mais qu’il a aussi porté préjudice à des pays alliés du Canada et des États-Unis en portant un jugement déplacé sur leurs propres valeurs de laïcité.

Enfin, l’ambassadeur, qui tente de faire belle figure au nom du Canada, oublie de porter un jugement aussi sévère à l’encontre de pays qui posent des gestes autrement plus graves : l’Arabie saoudite à laquelle le Canada vend des équipements militaires et qui détient le blogueur Raif Badawi dont la famille est au Canada; la Chine qui bafoue les droits humains des Ouïghours ou des citoyens de Hong Kong; ou l’Espagne, qui réprime durement la manifestation démocratique du droit à l’autodétermination de la Catalogne. De même, il se garde bien de mentionner que des communautés autochtones entières sous sa tutelle sont encore aujourd’hui privées d’eau potable et que les nations autochtones du Canada sont régies par une loi profondément raciste qu’Ottawa refuse d’abroger ou de remplacer.

Il est donc apparu nécessaire d’une part, de rétablir les faits quant aux valeurs d’ouverture, d’égalité et de laïcité de l’État du Québec, et d’autre part, de confronter le gouvernement du Canada à ses propres contradictions. De même, il semble impératif que l’ambassadeur Rae soit démis de ses fonctions, rappelé au Canada et remplacé par quelqu’un qui comprenne et applique avec davantage de diligence, les règles fondamentales de la diplomatie internationale.

(À l’initiative du Bloc Québécois, Bob Rae devra d’abord se présenter devant le comité permanent des Affaires étrangères et développement international de la Chambre des communes.)

Yves-François Blanchet, chef du Bloc Québécois