Madame Kurl n’est pas coupable. Elle est victime.

En réponse à lettre de Madame Shachi Kurl, publiée dans le Globe and Mail, édition du 25 septembre 2021.*

Madame Shachi Kurl a choisi avec sagesse d’attendre la fin de la campagne électorale pour révéler sa vision de la levée de rideau du débat anglais du 9 septembre. Permettez-moi d’en faire autant sans le prisme déformant d’une campagne électorale. Puissions-nous ne plus en avoir pour plusieurs années, puisque tel est aussi le vœu des Québécois et des Canadiens.

Si je m’étais prêté plus tôt à une analyse détaillée de la question d’ouverture du débat, on n’aurait plus parlé que de ça! Or, il y avait des enjeux à soulever bien au-delà de l’impact sur les intentions de vote – autre sujet inépuisable de spéculations savantes –, mais le contexte électoral, sommaire, avide et souvent anecdotique, ne s’y prêtait que très mal.

J’ai toutefois d’entrée de jeu refusé d’en faire un reproche personnel à l’encontre de madame Kurl. J’ai plutôt mentionné l’aspect révélateur d’une charge qui visait à confronter le porte-parole du nationalisme québécois présent, au racisme de sa nation. La charge, cautionnée par tous les filtres requis, était institutionnelle. Madame Kurl a déjà été journaliste. Elle ne l’est plus. Elle n’aurait pu poser une telle question sans déroger gravement à la déontologie de cette profession. Une firme de sondage est une entreprise commerciale qui n’est liée par aucun code. Tout ça, ce n’est pas à propos de madame Kurl ou du chef du Bloc. C’est à propos de comment la nation canadienne et la nation québécoise se perçoivent mutuellement.

Que révélait donc la question?

D’abord le préjugé bien ancré dans la culture média canadienne que les institutions et les acteurs politiques québécois, et l’essentiel de la population qui les anime et les choisit, sont racistes. Ils le sont par leurs gestes, leurs institutions et leur refus de le reconnaître. Ainsi, cautionner la loi 21 est par nature discriminatoire, assorti du systémique dont le sens sociologique est désormais intoxiqué aux procès d’intention politiques. La question n’aurait-elle pas dû être d’expliquer pourquoi je soutiens la légitimité tant de la Loi 21 que du projet de loi 96? Ici, le jugement précédait le procès, et l’accusé déclaré coupable avant même de s’exprimer dans un tribunal étranger.

Aller jusqu’à parler de société distincte alors que le parlement fédéral a largement adopté le 16 juin, l’idée d’une nation québécoise, dont la seule langue commune et officielle est le français, révèle une méconnaissance du sujet. Ou une volonté d’occulter le fait que les Trudeau, O’Toole et Singh ont voté en faveur de ma motion… parce qu’ils n’avaient pas le choix.

Le soir du débat, ces chefs ont joué, par leur silence, un rôle bien plus important que celui de madame Kurl. Ils ont cautionné. Ils ont à peine remarqué qu’on venait de dire en anglais une évidence pour beaucoup de Canadiens et l’essentiel de leurs institutions. Ils ont ensuite tenté de rattraper le coup, voyant le Québec les sanctionner pour ce mépris. Révélateur.

Qu’ont-ils toléré, en fait? L’expression d’une perception peu documentée mais largement répandue que les Québécois sont différents, oui, mais par la négative. Qu’il est normal de les confronter, le chef du Bloc d’abord, ensuite toute l’Assemblée nationale, le premier ministre, les commentateurs et les citoyens, au fait que leurs lois, leurs valeurs et les mesures pour les vivre en société sont discriminatoires et racistes, au contraire de l’inclusive culture canadienne qui prétend que la religion est plus égalitaire que la laïcité, et le français si peu important qu’il n’est pas abordé lors du débat et que la gouverneure générale n’a pas à en connaître un mot.

Les référendums, les motions et les voeux, les intentions de façade n’ont rien changé en 50 ans aux deux solitudes qui, tant qu’elles refuseront de se voir comme deux entités pouvant être amies au lieu d’une seule qui se déchire parce qu’elle ne l’est pas, n’entreprendront pas le dialogue nécessaire pour voir davantage ce qu’on pourrait faire ensemble, de façon librement consentie, que par la volonté de domination institutionnelle et morale de l’une sur l’autre.

La lettre de madame Kurl n’a en rien l’intention d’ouvrir un tel dialogue. Elle étale et précise les mêmes préjugés, le même mépris, la même certitude de supériorité morale que la question qui n’en était pas une et dont personne n’a trouvé à redire au Canada, avant comme après sa lecture, à des millions d’auditeurs. Elle persiste, elle en rajoute et elle signe. Ainsi, j’aurais créé de toute pièce toute la controverse plutôt que lui donner raison, et le Québec m’a suivi. Et encore cette fois, toute la nation canadienne abreuvée à cette eau n’y verra que la confirmation de sa supériorité morale sur l’irritante tribu québécoise.

En ceci, madame Kurl n’est pas coupable de sa culture. Elle est victime. Pas victime de moi, de monsieur Legault ou des tardifs autres chefs fédéraux comme elle s’en drape. Elle l’est de l’absence de jugement, de recul et de nuances qui confronte la culture de sa nation à celle de la nôtre. L’une et l’autre nation méritent mieux. La main reste tendue pour la compréhension, mais la différence demeurera jusqu’à être pleinement assumée.

Yves-François Blanchet
Chef du Bloc Québécois

 

*https://www.theglobeandmail.com/amp/opinion/article-i-was-asked-to-apologize-for-my-question-in-the-leaders-debate-i-stand/